lundi , 26 juin 2017
Je suis un lèche-bottes, et après ?

Je suis un lèche-bottes, et après ?

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Fils de prof, femme du dirlo, frangine du patron… C’est fou ce que certains liens captivent la sympathie des autres. Les flagorneurs vous passent la pommade à longueur de journée dans l’espoir d’avoir des privilèges.

Par Celia Ouabri

Des courbettes à se briser la colonne vertébrale, des sourires à se bloquer les zygomatiques et des minauderies à n’en plus finir. Ils sont prêts à vous décrocher la lune et sont au garde-à-vous comme de bons petits soldats. On vous ramène du miel el hour du bled, du zeït ezzitoune vierge du Djurdjura, des deglet nour translucides de Tolga et du Mâ Zamzam de La Mecque. Par ces «liens sacrés», avec votre parentèle bien placée, vous avez droit au tapis rouge.

Chouchou ! 

Une maman, prof de maths, ce n’est pas négligeable. L’année dernière, Salim, 16 ans, lycéen en classe de première, nous raconte sa curieuse expérience : «Dès le début de l’année, j’ai remarqué que mes camarades étaient aux petits soins avec moi. J’étais devenu la coqueluche de ma classe. On me donnait volontiers des unités lorsque mon crédit téléphonique était à sec, on m’offrait des CD, des vidéos et toutes sortes de cadeaux. C’était comme si, en gagnant mon amitié, mes camarades détenaient en retour le joker pour les bonnes notes. À la veille des compos, certains me demandaient de leur refiler les sujets et avaient du mal à me croire lorsque je leur répliquais que je n’en avais aucune idée. Ma mère était, en effet, impartiale et même trop ferme avec moi. Je me souviens qu’elle m’a retiré deux points au devoir de maths pour avoir négligé de faire mes exos. «Pas de favoritisme !», me répétait-elle sans arrêt.  C’était le même tarif pour tous les élèves de la classe. Pire encore, je devais montrer l’exemple et ne pas lui faire honte. Quel soulagement de ne pas l’avoir en classe, cette année. Je me sens plus libre, et mes rapports avec mes camarades sont plus naturels et plus spontanés. Bien que j’avoue regretter leurs petites attentions !»

J’ai l’impression d’être une rock star !

Le cirage Weston, Fouzia, 35 ans, n’en avait pas trop entendu parler,  jusqu’au jour où son frère a été promu manager de la société qui les emploie tous les deux. «Je me souviens de cette phrase murmurée à mon oreille par une collègue venue me dire mabrouk. ‘‘Tu vas avoir beaucoup d’amis dans la boîte, à présent !’’, m’a-t-il dit. En effet, le changement brusque de mes collègues à mon égard m’a complètement dérouté. Jusque-là, disons que je n’avais pas un grand fan club. Puis du jour au lendemain, tout le monde s’est mis à pousser la porte de mon bureau. On me claquait de grosses bises sonores, on m’offrait le café, les gâteaux… et on s’inquiétait de savoir si je n’avais besoin de rien. J’avais l’impression d’être une rock star, ce qui n’était pas du tout désagréable, je dois l’admettre !»

Tu es «sur ma tête et mes yeux» !

Passer la brosse à reluire, pratiquer la chita, cultiver l’art du compliment bien tourné pour gagner l’estime de sa hiérarchie, c’est devenu un sport national. Une hypocrisie pataude dont beaucoup de responsables ne sont pas dupes. Houria, 32 ans, travaille dans l’entreprise dont le «big boss» n’est nul autre que son époux. Dans ce microcosme professionnel, elle voit toutes sortes d’énergumènes. «C’est incroyable ! Il y en a même qui passent leur temps à casser du sucre sur mon dos, critiquant ma façon de m’habiller ou mon comportement au travail, pour venir ensuite fayotter, tout sucre tout miel, dans mon bureau. D’autres se proposent gentiment d’accompagner mon fils au sport, de me dénicher un plombier ou d’emmener ma voiture chez le mécanicien. Ils en rajoutent, en font des tonnes en ponctuant leur phrase de l’expression en vogue en ce moment : ‘‘Aâla rassi ou aâïniya.’’ (Sur ma tête et mes yeux) Je sais que cet excès de gentillesse est en rapport avec le poste de mon mari. Ce qui fausse la nature des relations, puisqu’on ne sait pas toujours où s’arrête la sincérité et où commence l’hypocrisie», regrette-t-elle. En tout cas, pour certains, la chita a réussi un tant soit peu à dissimuler une insuffisance professionnelle, pourtant criante.

L’avis du spécialiste
De la même manière qu’on entend souvent dire que le pouvoir est héréditaire, la flagornerie et tout son lot de courbettes l’est aussi, ne serait-ce qu’un petit peu, par mimétisme parental ou environnemental. La transmission de la pratique de la chita, comme on l’appelle chez nous, s’accomplit d’abord au sein même du foyer familial, lorsqu’elle est de mise, ou alors à l’école, pour se développer bien plus tard en milieu professionnel. Le pire, c’est qu’elle est contagieuse et, à qui mieux… mieux ! Si aujourd’hui, un subalterne vous offre un café, demain, un autre vous proposera le déjeuner. Et c’est ainsi qu’à compétences égales, certains réussissent mieux que d’autres. Pour arriver à ses fins, le lèche-bottes ira jusqu’à s’incarner en son chef. Sans personnalité aucune, il s’habillera comme lui, pratiquera les mêmes hobbies et, presqu’inconsciemment, il singera tous ses faits et gestes. Rien ne l’arrêtera pour plaire à son «Maître» et ramasser quelques dividendes au passage. Si la morale réprouve l’hypocrisie et l’adulation d’un être humain comme vous et moi, cette pratique, vieille comme le monde, a néanmoins fait ses preuves.
Par Dr A. Nazim, psychologue

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