Zohra Bensemra photographe reporter

Zohra Bensemra photographe reporter

Je n’ai pas décidé de devenir photographe j’ai juste suivi une passion

Classée parmi les cents meilleures femmes photographes du siecle, dans le monde, Zohra Bensemra est une photographe reporter algérienne à la carrière incontournable. C’est une photographe mais aussi une artiste qui a su donner du sens à la photo, faire parler l’image et transmettre à travers elle toutes les émotions. Plus de vingt ans d’expérience dans le domaine de la photographie, parcourus avec beaucoup de courage et autant de sensibilité, lui ont permis d’accomplir pleinement son travail et de se mettre au rang des plus grands. Ses photos ont été exposées dans les plus grandes galeries d’art du monde. C’est avec modestie et simplicité qu’elle partage avec nous, en toute intimité, son parcours exceptionnel. Arrêt sur image sur une femme pas comme les autres…
Propos recueillis par Nawal Mana Khobzaoui

Dzeriet : Vous êtes photographe reporter depuis 1990. Vous travaillez actuellement à l’agence de presse mondiale Reuters, où vous occupez le poste de chef du département photo au Pakistan. Vous avez rejoint cet organe en 1997 en tant que correspondante algérienne, précisément lors des événements qui ont marqué l’Algérie durant la décennie noire. Avec cette même agence, vous avez couvert de nombreux conflits qui ont touché le monde, notamment la Macédoine en 1999, l’Irak en 2003 et ceux de ces dernières années, soit la Lybie , la Tunisie et la Syrie. Avec plus de vingt ans d’expérience, vous êtes aujourd’hui une photographe reporter de renommée internationale. Qu’en est-il de vos débuts dans ce domaine ?
Zohra Bensemara : Après avoir suivi un stage de photographie en 1988, j’ai effectué mes premiers pas au Musée des arts et traditions populaires d’Alger Dar Khdawedj laâmya. J’y ai passé six mois avant de me lancer dans le domaine de la presse privée dans les années 90. Le premier journal que j’ai intégré est L’observateur, suivi par l’Agence presse photo d’Alger et Jeune indépendant, avant de rejoindre le quotidien El Watan en 1992. En 1997, les responsables de l’organe international de presse Reuters m’ont contactée pour travailler avec eux en tant que «stringer» reporter local, ce qui m’a énormément réjouie, surtout qu’il s’agit d’un organe de renommée internationale. Leur bureau central se situe à Londre, mais comme j’étais en Algérie, je dépendais de celui de Paris. Un matériel professionnel très sophistiqué, dans les temps, m’a été remis pour pouvoir assurer mon travail parfaitement. Ce fut pour moi le début d’une nouvelle expérience qui m’a permis de rentrer dans un nouveau monde de la presse en général, et de la photo en particulier. J’ai donc, par la suite, quitté le journal El Watan et intégré officiellement l’équipe du staff de Reuters avec qui je travaille jusqu’à ce jour.

Une femme libanaise pleure. 23 membres de sa famille ont été victimes du récent conflit entre Israël et le Hezbollah au Liban. Ce fut lors d’une cérémonie de funérailles dans le village de Marwahin, au sud du Liban. 24 août 2006. REUTERS / Zohra Bensemra (Liban)

Trois femmes se rafraîchissent au bord de la plage
à Alger, le 4 juin 2006. REUTERS / Zohra Bensemra (Algérie)

LA FEMME EST PLUS ÉMOTIVE QUE L’HOMME. MÊME SI L’ON FAIT LE MÊME MÉTIER, NOUS N’AVONS PAS LA MÊME SENSIBILITÉ. L’HOMME A LA CAPACITÉ DE LA GARDER EN SOI, NOUS, ON L’EXPRIME TOUT DE SUITE

En 2005, vous obtenez, au Mali, le prix européen du Meilleur photographe africain dans la section «Exposition internationale» ; que représente-t-il à vos yeux ?
Cette récompense est une fierté pour moi. Honnêtement, j’ai été très émue car je ne m’y attendais pas du tout. Au départ, j’étais étonnée, car ce que j’ai exposé n’était pas de l’art mais plutôt de l’actualité qui concernait l’Algérie. Lorsqu’ils avaient annoncé mon nom, je n’ai même pas réalisé qu’il s’agissait de moi. Tout le monde s’est retourné vers moi et m’a félicitée. C’est après la cérémonie que j’ai su que les jurys décernaient les prix à partir des visites des expositions. Malgré les diverses manifestations photographiques auxquelles j’ai participé, celle-ci reste gravée dans ma mémoire vu son effet surprise.

Justement, vous avez exposé un peu partout dans le monde, entre autres à Hambourg en 1996 et 1998, à Sienne et Bruxelles en 1998, à Paris en 1999 et, enfin, à Berlin et Bonn en 2002. En 2011, vos photos ont été affichées à la Deutch Bank of Art – la Banque des arts – de Francfort, en Allemagne. Pouvez-vous nous dire un peu plus sur cette exposition ?
Effectivement, après avoir assisté à l’une de mes expositions, les responsables de la Deutch Bank of Art m’ont contactée. J’ai vraiment été étonnée lorsque ces derniers m’ont annoncée qu’ils allaient me consacrer tout un étage qui porte mon nom au niveau de cette galerie. C’est quelque chose de fabuleux que mes photos soient jusqu’à ce jour comptées parmi les collections d’art exceptionnelles que rassemble ce lieu.
Mr Friedhelm Hütte, le directeur de cette banque, a déclaré à votre sujet que vous étiez une artiste à

part entière. Vous savez comment dépasser les frontières de l’esprit, en immortalisant un moment qui donne une impression réelle et significative. Vous avez cette capacité à montrer au monde le fond sous-jacent des conflits actuels. Zohra, comment parvenez-vous à transmettre de telles émotions ?
Quand il s’agit de l’actualité, notamment celle des guerres et des conflits, tout d’abord, je m’imagine que le pays où je suis est le mien, et je fais le vide dans ma tête. Je travaille avec le coeur avant d’effectuer une prise. Si moi je ne ressens pas la photo, automatiquement, elle n’exprimera rien pour les autres. Il est essentiel que je vive l’instant de l’action afin que je puisse le transmettre comme il se doit. Mon objectif est de donner cette impression à la personne qui regarde la photo, comme si elle assistait elle-même à la scène, tout en lui faisant ressentir les mêmes émotions, aussi

part entière. Vous savez comment dépasser les frontières de l’esprit, en immortalisant un moment qui donne une impression réelle et significative. Vous avez cette capacité à montrer au monde le fond sous-jacent des conflits actuels. Zohra, comment parvenez-vous à transmettre de telles émotions ?
Quand il s’agit de l’actualité, notamment celle des guerres et des conflits, tout d’abord, je m’imagine que le pays où je suis est le mien, et je fais le vide dans ma tête. Je travaille avec le coeur avant d’effectuer une prise. Si moi je ne ressens pas la photo, automatiquement, elle n’exprimera rien pour les autres. Il est essentiel que je vive l’instant de l’action afin que je puisse le transmettre comme il se doit. Mon objectif est de donner cette impression à la personne qui regarde la photo, comme si elle assistait elle-même à la scène, tout en lui faisant ressentir les mêmes émotions, aussi

part entière. Vous savez comment dépasser les frontières de l’esprit, en immortalisant un moment qui donne une impression réelle et significative. Vous avez cette capacité à montrer au monde le fond sous-jacent des conflits actuels. Zohra, comment parvenez-vous à transmettre de telles émotions ?
Quand il s’agit de l’actualité, notamment celle des guerres et des conflits, tout d’abord, je m’imagine que le pays où je suis est le mien, et je fais le vide dans ma tête. Je travaille avec le coeur avant d’effectuer une prise. Si moi je ne ressens pas la photo, automatiquement, elle n’exprimera rien pour les autres. Il est essentiel que je vive l’instant de l’action afin que je puisse le transmettre comme il se doit. Mon objectif est de donner cette impression à la personne qui regarde la photo, comme si elle assistait elle-même à la scène, tout en lui faisant ressentir les mêmes émotions, aussi

positives soient-elles que négatives. Avec le temps, on s’habitue et tout ce travail devient une partie de nous. En ce qui concerne les photos de la vie au quotidien, il ne faut jamais ni banaliser le sujet ni le négliger. Avant de déclencher ma photo, je parle à mes sujets. Les approcher avec respect est la meilleure manière d’obtenir un beau cliché. J’échange alors avec eux quelques mots, puis je me fais oublier pour pouvoir les photographier naturellement.
Je prends un réel plaisir à photographier les gens, surtout ceux des pays touchés par la misère. Les rencontrer, c’est à chaque fois une profonde richesse pour moi. Voir des êtres humains vivant dans de très mauvaises conditions sourire et suivre leur chemin comme si de rien n’était m’impressionne. J’apprends aussi énormément sur le terrain en prenant des photos de l’actualité. Je me concentre et je suis les actions pour avoir des photos spontanément.

C’EST UN CHOIX. JE NE SUIS NI PHOTOGRAPHE DE MODE NI DE MARIAGE ; JE SUIS REPORTER D’ACTUALITÉ. IL SE TROUVE QUE DANS LA PRESSE IL Y A DES HORREURS À COUVRIR. C’EST MON MÉTIER ET ÇA FAIT PARTIE DE MA VIE.

À ce sujet, votre première photo d’actualité était la photo d’un cadavre prise lors d’un attentat à la voiture piégée près du Commissariat central d’Alger. Vous aviez déjà déclaré à la presse qu’il vous a fallu vous battre avec vous-même pour rester neutre et accomplir votre travail en tant que simple témoin. Ce n’est pas toujours facile de se retrouver lorsqu’on est face à une dure réalité, notamment pour des événements pareils… Cette photo est certainement gravée dans votre mémoire…
Effectivement, je me rappelle encore de cette journée de l’année 1995. J’étais à El Watan. Nous avions entendu une déflagration, nous nous sommes tout de suite rendus sur les lieux. Nous étions trois photographes, deux hommes et moi. Eux sont partis vers le feu, tandis que moi, je me suis dirigée vers la fumée. Arrivant sur place, je découvre trois cadavres, dont un était plus gros que les autres. Il y avait un sac de femme et des chaussures, et j’ai donc compris que ce cadavre était celui d’une femme. Avant de prendre la photo, je me tenais la tête en me répétant comment ils ont pu faire une chose pareille ? À l’époque, j’étais toute jeune et tellement touchée par ce que je voyais. Je tremblais et j’ai commencé à pleurer. Cependant, une chose me préoccupait : continuer à faire mon travail ou laisser tout tomber. J’ai réalisé tout de suite qu’il fallait que je prenne des photos et que je témoigne de ce que je vois. De retour au bureau, j’avais peur de développer le film. Non pas pour les horreurs qu’il contenait, mais de peur de le rater, car pour moi il fallait absolument que le monde entier sache ce que ces terroristes

nous ont fait comme frayeur. À cet instant précis, j’ai pris conscience de l’importance de mon métier. C’était pour moi primordial d’accomplir ma tâche jusqu’au bout. C’est ainsi que cette photo du cadavre a fait la Une de plusieurs journaux et même de ceux de la presse internationale. Même si j’ai pleuré durant vingt-quatre heures après cet événement, car c’était tout nouveau pour moi, je ne regrette jamais d’avoir immortalisé cet instant et dévoilé ces actes barbares.
Qu’en est-il aujourd’hui, êtes-vous toujours aussi émotive devant de tels actes ?
Bien sûr. Vous savez, lorsque vous êtes devant un cadavre, vous vous rappelez automatiquement la mort et donc, les risques de notre métier. Par contre, moi, personnellement, et contrairement à beaucoup d’autres, el hamdoullah, je sais contrôler mes émotions. Même si je reste toujours sensible à ce que je vois, je ne réagis plus de la même façon qu’avant. J’ai appris à refouler mes sentiments de douleur et à m’appliquer durant mon travail. Je ne vous cache pas qu’après avoir vu des massacres, je finis souvent par exploser en larmes, seulement ce n’est pas au même moment, mais une semaine, un mois voire des mois

plus tard. Il faut dire qu’extérioriser mes profondes douleurs me fait du bien. Et puis, avec le temps et surtout l’expérience, on arrive mieux à maîtriser les situations. C’est un choix ; je ne suis ni photographe de mode ni de mariage, je suis reporter d’actualité. Et il se trouve que dans la presse, il y a des horreurs à couvrir. C’est mon métier et ça fait partie de ma vie.
Parlant de métier, que pensez-vous des photographes algériens actuels ; à votre avis, arrivent-ils, eux aussi, à transmettre ces mêmes émotions ?
À vrai dire, je ne connais pas beaucoup de photographes en Algérie. Comme il n’y avait pas beaucoup d’événements lorsque j’étais à Alger ; j’ai eu l’occasion de les rencontrer seulement lors des visites du Président. J’ai beaucoup de respect pour ceux de ma génération qui ont couvert la décennie noire, dont certains ne font plus partie de ce monde. Quant à ceux d’aujourd’hui, j’apprécie le travail d’Omar Sefouane qui photographie souvent la vie au quotidien des Algériens ; j’aime bien ce que dégagent ses photos.
Que pouvez-vous donner comme conseils à cette nouvelle génération de photographes algériens ?
S’il y a une chose dans notre métier qui détruit la photo, c’est bien l’arrogance du photographe. Si ce dernier est arrogant ou orgueilleux, il est préférable pour lui d’arrêter, car il sera incapable d’approcher les gens, de les ressentir et d’être sensible à leurs problèmes. Il ne faut jamais penser être meilleur que son sujet. C’est grâce à lui qu’on apprend quotidiennement sur le terrain. Donc, soyez modeste et prenez chaque photo en faisant en sorte comme si votre vie en dépendait.

Les casques bleus lors d’un affrontement contre des manifestants à Chéraga, dans la banlieue d’Alger. 31 janvier 2012. REUTERS/Zohra Bensemra.

Une jeune fille irakienne et des membres de sa famille dans une décharge à Bagdad 18 août 2003.
REUTERS / Zohra Bensemra

Fatna Adam Hamed , une Soudanaise qui a été violée par des hommes armés non identifiés, trouve réconfort auprès de sa mère à Otash, Camp de Nyala, dans le sud du Darfour. 18 mars 2009. REUTERS / Zohra Bensemra. Soudan.

LA PRESSE ALGÉRIENNE N’ENCOURAGE PAS CETTE NOUVELLE GÉNÉRATION DE PHOTOGRAPHES. IL N’Y A PLUS AUJOURD’HUI LA PHOTO DU JOUR ; ON NE LA VOIT PLUS SUR LES JOURNAUX. ILS N’ONT PAS CETTE RAISON QUI LES POUSSE À SORTIR SUR LE TERRAIN.

À l’âge de 6 ans, l’un de vos six frères vous offre votre premier appareil photo. Vous étiez déjà, à cet âge, passionnée par le monde de l’image et de l’immortalisation des moments. Mais vous ne vous imaginiez pas au moment où vous preniez encore des photos de classe qu’un jour vous deviendriez photographe professionnelle, n’est-ce pas ?
Tout à fait. Ma passion a grandi en moi avec le temps. Quand j’étais jeune, mon frère était amateur de photographie. Dès qu’il sortait, je prenais son appareil et je jouais avec. Lorsqu’il s’en est rendu compte, il m’en a tout de suite acheté un. Je prenais plaisir mais ce n’était pas mon rêve. Ce que je voulais, c’était devenir ophtalmologue. Au fil des années, j’ai effectué un stage de photographie, mais seulement dans le but d’apprendre à utiliser l’appareil. Je n’avais pas décidé un jour de devenir photographe, j’ai juste suivi ma passion. Il m’en a fallu du temps pour réaliser que je devenais photographe. Étant jeune, j’avais mon laboratoire photo à la maison. J’assombrissais la cuisine et je procédais au développement de mes clichés. Je me suis investie dans la

photo sans que cela ne soit un objectif de carrière. Être photographe n’a pas été pour moi une décision, c’est juste un chemin qui s’est tracé par lui-même. Peut-être que quelque part, les événements qui ont marqué l’Algérie m’ont poussée à le suivre.
Lorsqu’on voit vos photos, on remarque une certaine variété…
Quand on est photographe, on n’est pas que photographe de guerre. On doit toujours avoir un appareil sur soi. Par exemple, si je sors dîner ou si je pars en vacances, je prends toujours un appareil avec moi au cas où il se passerait quelque chose. Je peux marcher dans la rue, si je vois un endroit, une personne ou même une nature qui m’attire, je m’arrête et je prends ma photo.

C’est à travers tous ces instants-là que j’arrive à créer une certaine diversité dans mes sujets. Si vous êtes photographe, vous devez être capable de faire n’importe quelle photo à n’importe quel moment.
Zohra, votre métier est aussi difficile que stressant. Vous ne vous êtes jamais dit qu’il fallait peut-être arrêter, rompre avec ce danger quotidien, ne plus jamais voir tous ces massacres et dire stop à cette douleur… ?
Si je dois bien mourir un jour, c’est que le Bon Dieu en a décidé ainsi. Bien sûr que j’ai toujours peur, il n’y a pas une seule personne qui n’a pas peur en des situations pareilles. Mais arrêter signifie pour moi prendre ma retraite… et moi je n’y pense même pas ! J’aime ce que je fais, si j’arrête, il faudrait que je trouve une chose bien plus importante et bien plus grande que ce que représente à mes yeux mon métier.

Les survivants sont emmenés à l’extérieur d’une scène de crime, lors d’une violente attaque contre des familles faisant partie d’un groupe d’auto-défense, dans le quartier de Bentalha à Oued Alleug, dans la wilaya de Blida, à 50 km d’Alger. Le 14 novembre 1996. REUTERS/Zohra Bensemra

Les photographes ne sont pas pris au sérieux en Algérie…

Depuis que je travaille pour l’agence Reuters, je me sens vraiment journaliste, alors qu’en Algérie, je me sentais juste photographe. Malheureusement, dans notre pays, les photographes ne sont pas pris au sérieux, sauf quand il y a un grand événement. Mais dans la presse étrangère, vous êtes quelqu’un d’important. La photo est mise au même niveau que le texte.

DZeriet  Jan 2014 – N° 107

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