YASMINA CHELLALI Créer est un processus qui prend du temps !

YASMINA CHELLALI Créer est un processus qui prend du temps !

GRANDES RETROUVAILLES AVEC NOTRE ICÔNE DE LA HAUTE COUTURE ALGÉRIENNE. A L’IMAGE DE SA PERSONNALITÉ. BOULEVERSANTE…
Par Vanessa Soltani

QUELLE SERAIT VOTRE DÉFINITION DU VERBE «CRÉER» …
Créer, à mes yeux, est un acte vital. La sensibilité est en état d’éveil permanent. L’émotion devient extralucide, exacerbée, et tout créateur, au sens propre du terme, transmet son sentiment et sa vision du monde. Peu importe le domaine, que cela relève de la musique, la peinture, la sculpture, le stylisme, la haute couture, le processus reste, selon moi, le même. C’est un acte universel dont l’architecture repose toujours sur le même schéma. C’est un don de soi, à partir du moment où le créateur offre l’expression de ce qu’il ressent à son public, sous le prétexte d’une musique, d’un dessin, d’une robe, etc. Et c’est ce trait de caractère si particulier qui fait que l’on a une personnalité artistique, à quelque degré que ce soit.
LORSQUE VOUS CRÉEZ, ÊTES-VOUS EXIGEANTE ENVERS VOUS-MÊME ?
Comment ne pas l’être du moment que le processus de création est régi par différentes étapes, toutes aussi éclectiques les unes que les autres. Il est généré par des rêveries grâce à la force de l’imagination, en passant par le ressenti d’un vécu et une acuité du regard qui s’attarde sur un détail anodin, avant d’établir des connexions improbables et pourtant si évidentes ! Je pourrais me contenter de modifier l’ordinaire uniquement par ce que j’appellerais «la créativité cérébrale», mais en tant que créatrice de haute couture, parce que tel est mon moyen d’expression, la procédure est si longue en vue de transposer ce rendu ne serait-ce que dans l’esquisse d’une robe ! Car ensuite, une fois avoir trouvé l’ensemble des éléments constituants d’une tenue, vient l’étape de la réalisation, qui englobe toutes les continuités pour obtenir le résultat escompté : le façonnage, la découpe, le choix des tissus, des broderies, le montage, le perlage, la couture, les premiers essayages, les réajustements, etc. Donc, oui, pour répondre à votre question, je suis indéniablement exigeante envers moi-même lorsque je crée. J’aime le beau, ce «beau» préalablement envisagé dans mon esprit. Et à mon sens, une tenue est belle parce qu’elle procure ce coup d’éclat magique. C’est aussi la magie d’avoir réussi à rendre réelle ma propre créativité cérébrale.

QU’EN EST-IL DU DOUTE ?
Je pense que le doute est nécessaire. Même si l’on sait exactement où l’on veut aller dans la création, si la finalité de l’expression est parfaitement claire, parfois, au fur et à mesure que «l’histoire» de la robe se construit, on hésite entre certains éléments constituants, ou alors on ne trouve pas tout simplement. Comme un maillon manquant de la chaîne qui va remettre en question l’aboutissement avec exactitude. Sans parler des nouvelles idées qui peuvent surgir en cours de route durant le processus, mais qui, après coup, se révèlent être la meilleure des idées à laquelle on n’aurait jamais pensé si l’on n’avait pas douté à tel ou tel moment. C’est pourquoi le doute est extrêmement productif, parce qu’il mène vers de nouvelles trajectoires que l’on n’avait pas prévues initialement. Il faut juste avoir les épaules suffisamment fortes et larges pour pouvoir le supporter. Douter ralentit, à juste titre, le processus de création. Par conséquent, c’est un acte douloureux. Mais le résultat n’en est que meilleur.
DE VOTRE COLLECTION 2017 – DANS LAQUELLE LE POURPRE, LE NOIR, LE DORÉ, LE TON SUR TON DOMINENT – ÉMANENT LE ROYAL, VOIRE LE THÉÂTRAL…
Dans ma collection, j’y ai mêlé comme à l’accoutumée la signature de notre patrimoine algérien, mais cette fois-ci de manière plus subtile et épurée, sous l’évocation du style baroque. J’aime ce qu’il représente et la profondeur qu’il confère. La mise en scène est très présente aussi dans mes shootings, pour mettre en exergue l’histoire racontée par la tenue. Elle est un scénario à elle seule. C’est pourquoi j’apporte beaucoup d’importance au décor, à la posture, au regard du mannequin… Autant d’éléments externes qui renforcent le symbolisme de la robe. Telle une musicienne, j’ajuste au mieux la tonalité de la mélodie censée être enchanteresse.
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EN PARLANT DE SÉANCE PHOTOS JUSTEMENT, QUELLE ANECDOTE, INOUBLIABLE À VOS YEUX, POUVEZ-VOUS NOUS CONFIER ?
Lors de mon dernier shooting, il s’est produit quelque chose de très spécial avec l’une de mes mannequins. Le photographe était prêt, nous étions tous prêts, mais je sentais mon modèle en difficulté, non pas parce qu’elle manquait d’expérience, bien au contraire, mais il y avait comme une aura qui lui planait au-dessus de la tête et qui l’empêchait d’arriver à ses fins. Puis, elle s’est dirigée vers moi pour me dire : ‘‘Yasmina, c’est trop dur, cette tenue me bouleverse à tel point qu’elle me donne les larmes aux yeux !’’ C’était la première fois que j’étais confrontée à une telle situation. Instinctivement, j’ai rassuré mon mannequin, comme une maman qui rassure son enfant. Je me suis sentie décontenancée face à l’intensité de l’émotion qui était si palpable à ce moment précis. Il faut vraiment le vivre et l’expérimenter pour décrire avec précision le sentiment qui prévalait.

LE BIJOU EST BIEN PLUS QU’UN SIMPLE ACCESSOIRE DANS VOS TENUES. IL SEMBLE ÊTRE LA MATRICE…
Effectivement, il est la pièce maîtresse qui s’impose. D’un seul bloc ou disséminé le long d’une coiffe, d’un bustier, d’une silhouette, il est le reflet-même d’un aspect culturel riche de sens : les Algériennes, peu importe l’occasion, la tenue ou leur niveau social, auront toujours un bijou à porter, qu’il soit d’or ou d’argent. Le bijou est l’emblème de notre culture et mes créations le portent en piédestal, parce qu’il est notre fierté à nous.
CARROUSEL DU LOUVRES, QUAI D’ORSAY… VOUS ILLUMINEZ LES PODIUMS LES PLUS LUXUEUX AUTOUR D’UN PUBLIC, NON SEULEMENT INTERNATIONAL, MAIS ÉGALEMENT CHEVRONNÉ, VOIRE L’UN DES PLUS DURS À CONVAINCRE PARFOIS. COMMENT LES ÉTRANGERS PERÇOIVENT-IL LE PATRIMOINE VESTIMENTAIRE ALGÉRIEN QUE VOUS VÉHICULEZ DANS VOS CRÉATIONS ?
C’est un constat que je fais à chaque fois : mon public international est extrêmement sensible et réceptif à chacun de mes défilés, car chaque collection a été pensée comme un véritable voyage intemporel, et c’est cet écho que le public me renvoie : ‘‘Madame, votre collection nous a fait traverser des rêves insoupçonnés.’’ Vous savez, c’est un public qui a l’habitude des défilés de tenues avant-gardistes, contemporaines, décalées. Ils ont un avis expert en la matière et leur jugement peut être décisif quant à l’évolution d’une carrière. Et croyez-moi que notre patrimoine vestimentaire est remarquablement admiré. C’est une telle fierté à chaque fois !
VOS CRÉATIONS FONT DE VOUS L’ICÔNE DE LA HAUTE COUTURE À PARIS ET À ALGER. QUEL MESSAGE SOUHAITERIEZ-VOUS DÉLIVRER AUX LECTRICES DE DZERIET ET À TOUS VOS FANS ALGÉRIENS QUI VOUS ADMIRENT TANT ?
J’ai conscience qu’ils me réclament et cette immense considération me touche énormément. Il ne se passe pas un jour sans que je reçoive des messages, et il ne se passe pas un jour non plus sans que je pense à eux. J’ai toujours partagé mon temps entre Alger et Paris. Paris est, par excellence, la capitale de la haute couture reconnue dans le monde entier. C’est pourquoi il est essentiel pour moi de remplir ma mission, à savoir transmettre le beau qui émane de la richesse et la diversité de notre patrimoine vestimentaire, dans une ville où les opportunités de «montrer» et d’«être vu» sont les plus puissantes. Paris étant considérée comme l’une des plus prestigieuses capitales de la mode, mon devoir est d’y être, pour pouvoir assumer pleinement ce lien de transmission justement entre ce que j’ai de plus algérien à exprimer et la haute couture dans l’air du temps à l’international.

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