Sofia Djama cinéaste «Bénis soient les heureux»

Sofia Djama cinéaste «Bénis soient les heureux»

Avec ce sourire tendre qui ne la quitte jamais, Sofia Djama s’est livrée à nous. Heureuse de nous présenter son premier long métrage Les Bienheureux, la réalisatrice de Mollement, un samedi matin, ne dissimule pas son optimisme et cet espoir qu’elle porte en elle de voir un jour l’Algérie bien se porter et retrouver un modèle qui lui correspond pour évoluer sereinement et pa nser ses blessures.
Propos recueillis par Dalila Soltani

Votre premier long métrage Les Bienheureux raconte une Algérie dans les cendres de la guerre civile. Pourquoi avoir choisi un thème aussi sensible qui a déjà été évoqué par bien des cinéastes algériens ?

A ma connaissance, les rares films dont vous faites allusion ont
traité de la guerre civile et non pas de l’après-guerre. Pour ma part,
je voulais montrer deux choses : cet état de sidération, comme si
nous étions figés, telle une personne qui perd connaissance face à un
trauma que l’on ne nomme pas et en même temps raconter la vie, par
des personnes en résistance, des jeunes qui s’inventent des espaces
de liberté, donc des êtres qui sont en mouvement, car la vie est en
mouvement perpétuel. Et puis, écrire est un besoin, un désir. J’ai donc
eu besoin de raconter cette histoire et pas une autre, je ne me suis
donc pas posé la question quand j’ai entamé l’écriture, le sujet s’est
imposé de lui-même.

Pourquoi le choix de ce titre ?

Pourquoi pas ? Il y a en effet de l’ironie, mais pas uniquement cela.
Comme je disais le film évoque une génération, celle que j’appelle
tendrement «Les quatre-vingt huitards», celle qu’on a tendance
à percevoir comme désabusée, désillusionnée, comme si elle
portait en elle un poids, celui d’un héritage bien trop lourd,
d’une époque révolue qui, parfois, pue la naphtaline, du temps
des idéologies, de promesses non tenues, donc avec son lot
de déceptions. De l’autre côté, s’oppose à elle une autre génération avec toutes les maladresses que
l’âge autorise, avoir 20 ans c’est être candide, la jeunesse c’est aussi
l’absence de toute forme de barrière, une génération impétueuse
comme celle qui l’a précédée, et à cet âge-là, la seule obsession c’est
d’être heureux. Et Bénis soient les heureux !

Dans Les Bienheureux, vous donnez à voir deux générations d’Algérois. A-t-il été facile pour vous de balancer entre deux générations deux discours différents, deux méthodes de réflexion ?

Non, ça a été très simple, je me suis simplement souvenue de qui j’ai
été, de mes parents, des amis, de mes aînés, de mon entourage, je
me suis nourrie de ça, de ces contradictions. Le conflit générationnel
est une thématique universelle qui, par ailleurs, a pour qualité de ne
pas faire de distinction d’origine, de couleur, de géographie. Seule la
toile de fond est différente, mais les ressorts sont les mêmes : le désir
brûlant d’opposition.

Qu’en est-il de la part de la spontanéité et de l’improvisation dans le jeu des acteurs. On constate que les acteurs passent aisément du français à l’arabe et vice versa ?

La partition des jeunes autorisait bien plus de liberté dans le texte
que celle des adultes, nous avons énormément travaillé sur les
intentions en répétition. On a commencé avec le texte pour ensuite s’en
débarrasser et c’est ce qui m’a apporté en fraicheur et en spontanéité
et donc à une forme de naturalisme. Quant à la langue, je voulais
retranscrire notre circulation linguistique naturelle entre le français et
l’algérois en fonction du milieu social, du contexte, du lieu et de l’âge.
Je n’avais même pas besoin d’indiquer aux comédiens algériens à quel
moment il fallait parler en arabe ou en français, c’était une évidence.

Fahim, le fils d’Amel et de Samir, dit à ses parents en parlant des islamistes que «ces gens sont vos créatures». Que voulait-il dire par là ?

C’était une manière de rejeter une responsabilité face à une
situation, car le personnage de Fahim (Amine Lansari) s’accommode
parfaitement de la réalité sociale, il navigue dans cette ville avec
bien plus d’aisance que ses parents, tout en ayant conscience de
la bigoterie ambiante, des archaïsmes qui rongent la société et qui
l’empêchent d’avancer, de s’émanciper. De son point de vue, c’est à
cause de l’absence de lien avec le reste de la société. Aujourd’hui,
force est de constater qu’il n’y a pas eu de projet de société, où il
aurait été question d’un vivre ensemble. Selon lui, ses parents sont
restés coincés dans leur tour d’ivoire, à regarder la société à partir
d’un balcon, donc avec condescendance et cette rupture a atomisé
la société algérienne. C’est la raison pour laquelle il incombe la
responsabilité de cet échec à ses parents, peut-être a-t-il tort ? Sans
doute ne voit-il pas assez les sacrifices et les luttes qu’ont dû mener
ses parents. Nos parents ne nous racontent pas, du moins pas assez.

La délicatesse du traitement d’un sujet aussi douloureux est frappante dans votre long métrage. Est-ce voulu ?

Je voulais éviter les écueils d’un film où l’on sentait le discours, je
voulais juste regarder chacun de mes personnages sans le juger,
sans l’accabler, je voulais qu’on les aime avec leurs fractures, leur
fébrilité, qu’on les aime comme je les ai aimés au moment où je les ai
rencontrés pendant l’écriture.

Dans votre long métrage, deux femmes algériennes, Amel et Feriel, portent les traces de la tragédie sanglante qu’a connue l’Algérie. Feriel porte une cicatrice au cou, Amel a été témoin de la déchéance de l’Algérie. Chacune de ces femmes a continué à résister et à faire preuve de courage et de bravoure. Peut-on dire que les femmes sont-elles plus courageuses que les hommes qui sont plus dans des faux-semblants ?

Des hommes et des femmes ont fait preuve d’un grand courage,
autrement je ne serais peut-être pas là à vous raconter un film. Et
ils m’ont donné l’énergie que je porte aujourd’hui en moi. En effet, les
femmes sont toujours les premières à pâtir des violences qui abîment
une société. Je suis une femme, j’avais besoin de placer ce regard
croisé entre deux femmes de générations différentes, lesquelles sont
interprétées par deux superbes actrices Nadia Kaci et Lyna Khoudri,
cette jeune fille qui nous a offert un beau prix d’interprétation à la
Mostra de Venise.

Qu’est-ce qui a changé, selon vous, de l’Algérie de l’après-guerre civile et celle d’aujourd’hui ?

Beaucoup de choses dont la condition sécuritaire qui est importante.
Parfois, j’ai le sentiment d’un recul sensible sur la question de la
mixité, un retour à des archaïsmes que j’espérais disparus, une
pensée ambiante d’une étonnante médiocrité, de la bigoterie, du repli.
La religion est devenue un objet de consommation à défaut d’autre
chose comme si on devait remplir un vide, comme si nous avions retiré
du religieux tout son aspect spirituel qui élève et grandit et que l’on
compense par du dogmatique sans lui donner du sens. Mais en même
temps, il y a de la résistance, des tentatives, des jeunes plus créatifs
que nous l’avions été nous-mêmes, plus avant-gardistes. Alors, j’ai
envie de croire que nous sommes dans un laboratoire, affairés à
chercher, à inventer un modèle qui nous correspond, alors comme
dans tous les laboratoires, on fait des essais. Evidemment, je trouve
que ça prend du temps, mais peut-être que ce temps est nécessaire
pour ne pas s’inventer une fausse vitrine qui s’écroulera au premier
choc.

Quel regard portez-vous sur le cinéma en Algérie ?

Enthousiaste.
D’autres projets à l’horizon ?

Un prochain film évidemment !

«Le conflit
générationnel est une
thématique universelle
qui, par ailleurs, a pour
qualité de ne pas faire de
distinction de race, de
couleur, de géographie.
Seule la toile de fond
est différente, mais
les ressorts sont les
mêmes : le désir brûlant
d’opposition.»

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