Violence à l’école: la fin de l’omerta ?

Violence à l’école: la fin de l’omerta ?

La violence dans le milieu scolaire prend une ampleur inquiétante en Algérie. Les chiffres récents avancés par les responsables recensent plus de 40 000 cas de violence enregistrés dans le milieu scolaire et plus de 260 000 cas entre 2000 et 2014. Des chiffres effrayants qui ne montrent que la partie visible de l’iceberg, puisque 50% des cas ne sont pas signalés.
Par Karima Belasli

La violence aggrave la déscolarisation et des milliers
d’enfants sont jetés de l’école. Il y aurait eu 260 000
cas de violence entre 2000 et 2014 sans oublier qu’il
ne s’agit là que des situations signalées. La violence
scolaire est reliée aussi à la violence familiale. Les
enfants victimes de violence familiale, de négligence,
deviennent eux-mêmes agressifs et s’enfoncent souvent
dans l’échec scolaire. En l’absence de sentiment de
sécurité et de valeur de soi, l’énergie des enfants ne
peut s’investir dans l’apprentissage. L’échec augmente
les frustrations et le sentiment d’injustice et pousse à
plus de violence. Les violences sont diverses : insultes,
agressions verbales, violences physiques, violences
sexuelles, dirigées des adultes vers les enfants, des
enfants entre eux ou envers les adultes, ainsi que le
phénomène de bandes, vols, racket, etc.

Témoignages des enfants victimes de harcèlement scolaire

Asma, 9 ans, écolière de 3e année primaire du quartier
de Sidi Ahmed, Akbou, Bejaia. Elle est souvent violentée
par son institutrice de français, quand elle prononce
mal la phonétique des mots en classe. C’est pourquoi,
l’une de ses camarades, elle aussi, la traite d’idiote et
d’insensée, à cause de son niveau faible dans toutes les
matières. Désorientée, la petite Asma ne comprend pas
pourquoi tout cet acharnement contre elle.
Contrairement à elle, son frère Imad, en 4e année dans
la même école que sa soeur, avoue qu’il est un harceleur.
Il préfère déclencher les bagarres et montrer aux autres
qu’il est le plus fort ! D’après ses maîtres, en classe,
il est très calme, mais dès qu’il sort en récréation, son
attitude change complètement.

Harcèlement moral, violence verbale et physique en classe !

Dans l’ancienne ville de la wilaya de Béjaia, Yasmine, 10
ans, élève en 5e année primaire, a témoigné des scènes
horribles qu’elle croise chaque jour : certains enfants
sont harcelés par les maîtres. Lorsque les parents tentent
de comprendre les causes de ces comportements, ces
enfants sont encore mis à l’écart… Parfois, sont même
privés de profiter de la pause entre les cours.
Malheureusement, la violence n’est pas seulement
exercée par les adultes, mais aussi par les enfants
contre d’autres : les filles notamment sont victimes
de discrimination, les garçons les maltraitent et vont
plus loin, voire jusqu’à les menacer, en utilisant des
couteaux, des aiguilles, dans le but de les terrifier…

Les enfants deviennent de plus en plus violents

Lamia a deux enfants, l’un au CEM et l’autre au primaire
à Alger, c’est elle qui se charge de les récupérer chaque
jour. Dernièrement, son cadet a été victime d’une
agression au couteau par son camarade, suite à une
dispute en classe…
«En récupérant mon fils de l’école, j’ai assisté à la
plus horrible scène de ma vie. Au moment où j’ai pris
mon fils par la main pour retourner à la maison, un
camarade de classe à lui l’a agressé avec un couteau
avant de prendre la fuite… J’étais terrifiée de voir du
sang et sans perdre une seconde, je me suis précipitée
à l’hôpital. Heureusement que la blessure n’était pas
grave, car ses vêtements et son tablier l’ont protégé.
Ce n’est pas normal de laisser un enfant trimbaler avec
une arme blanche. Cette violence doit cesser, car on est
vraiment inquiets maintenant», dira la maman.

Rôle de la société civile

L’association ‘’la Voix de l’enfant Bejaia’’ tire la
sonnette d’alarme sur ces dépassements et violences
inacceptables au sein des établissements, qui sont
censés apprendre aux enfants la discipline et la bonne
conduite.
«Le premier cas qu’on a reçu était un enfant suspecté
d’avoir harcelé sexuellement une de ses camarades
dans une classe de 5e année primaire. Pour riposter, le
père de la fille a ramené avec lui un groupe d’hommes
et ont tabassé le garçon devant l’enceinte de l’école. Le
deuxième cas, c’était un enfant autiste, en deuxième
année primaire. Puni sévèrement par son enseignante,
qui lui a fait baisser son pantalon devant toute sa
classe et en lui faisant porter un bonnet d’âne», a
confié Ayadi Zineb, membre de cette association.
«Notre association a organisé une session de
conférences ayant pour thème ‘‘Les droits de l’enfant’’
dans sept écoles, mais cela reste insuffisant, car
d’autres directeurs ont refusé de nous recevoir. Nous
n’avons malheureusement pas de chiffres, car il
faut savoir que, par manque de sensibilisation et
d’information, le harcèlement scolaire demeure un
tabou social. Les enseignants ne sont pas surveillés, de
peur que les réactions se répercutent sur les résultats ;
autrement dit, les parents préfèrent le silence», a-telle
ajouté.

Manque de sensibilisation et d’information sur le harcèlement scolaire

«Malgré qu’il existe des textes de loi
interdisant ces violences faites aux
écoliers, sur le terrain la situation est
effarante. Ni les instituteurs ni les élèves
ne sont informés ou sensibilisés sur le
harcèlement scolaire», relève Bouchebbahi
Louiza, éducatrice.

L’avis de la sociologue

D’après les chiffres, cette violence est en nette augmentation, l’Algérie est classée même devant le Maroc et la Tunisie. Comment expliquez-vous cela ?

Il faut rappeler d’abord le terrible passé que l’enseignement
traine derrière lui depuis les années 1990. Les esprits sont
formatés à la violence comme valeur essentielle pour se
protéger, aussi bien sur le plan individuel que celui collectif.
Pour acquérir des biens convoités, ou pour imposer son point
de vue, on fait appel à un de ses proches.
Il y a donc d’abord, une violence sociale très grande qui a
contaminé tous les espaces et se traduit en autoritarisme
des directeurs et des inspecteurs, corruption, clientélisme
qui sont dénoncés quotidiennement : création de classes
spéciales avec les meilleurs enseignants pour des enfants
sélectionnés, corruption des notes, pression sur les
enseignants pour les passages, diffusion des sujets du bac,
cours particuliers dès le primaire, affectations privilégiées,
etc. Il y a aussi le harcèlement sexuel des enseignantes ou des
élèves par des adultes. Il faut aussi rappeler l’enseignement
religieux wahhabite qui ne parle que de discrimination contre
les femmes, contre les autres religions et de châtiments, ce
qui ne permet pas aux enfants de grandir dans l’intelligence,
la sérénité, la tolérance et l’ouverture au monde.

De nos jours, les parents sont instruits et le nombre de l’analphabétisme est en recul. Comment interpréter ce phénomène ?

Le système éducatif doit valoriser l’esprit critique, le savoir,
la recherche de connaissances, l’autonomie de la réflexion.
Mais ce qu’on observe c’est non seulement l’absence de ces
qualités, mais il n’y a pas de vie autour de l’école, d’activités
parascolaires, de vie collective enfants/ enseignants/école,
qui puissent leur donner du plaisir à apprendre et à être
ensemble.
Les enfants réussissent quand le milieu familial est porteur,
c’est-à-dire quand ils sont suivis par des parents attentifs
et quand ils vivent parmi des livres. Mais il y a surtout une
contradiction entre les attentes démesurées des parents qui
sont prêts à tout pour que l’enfant ait de bonnes notes, et
la réussite sociale qui ne passe pas spécialement par les
diplômes, mais par les relations sociales.

Remerciements à :
Dalila Iamarene, sociologue, membre du réseau Wassila
Ariouat Nawel et Ayadi Zineb de l’association ‘‘la Voix de
l’enfant’’ vvv- Bejaia

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